Métiers

La finance comme acteur de développement ?

27 janvier 2020

Le 13 et 14 novembre 2019, l’OCDE a accueilli la 3e édition de la Conférence de Paris du Forum Économique International des Amériques. Une fois de plus, le rôle de la finance comme acteur de développement durable et long terme a été présenté comme un des enjeux économiques majeurs actuels.

Depuis quelques années c’est un sujet qui interroge de façon croissante, notamment à la suite de la grande crise financière de 2008. De nombreuses initiatives en ce sens voient le jour, et notamment le Plan d’action pour « financer la croissance durable » de la Commission européenne de 2018[1].

L’un des plus grands défis actuels est d‘envisager les relations et les échanges internationaux sous une approche durable. Le monde a connu de très rapides bouleversements, du fait du développement des nouvelles technologies mais également sociaux avec des préoccupations liées à l’environnement[2] et à la Responsabilité Sociétale des Entreprises (RSE). Pour inscrire une action efficace et durable[3], elle doit être globale et mondiale. Les entreprises y jouent un rôle central, et notamment le secteur financier. La question est de savoir comment la finance peut s’inscrire comme acteur de développement durable.

 

L’encadrement de la finance : la fin de la finance décomplexée ?

La théorie de la régulation née dans les années 70 n’a cessé de croître et de se renforcer en réaction aux multiples crises financières.  La recherche de stabilité et de moralisation n’a jamais été aussi forte[4]. De nombreuses réglementations, internationales, européennes et nationales ont vu le jour en ce sens. Il s’agit des exigences de ratio prudentiels, de l’exposition aux risques et leur maîtrise et de gouvernance avec les réglementations bâloises et Solvency (SCR). A cela s’ajoute la lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme ainsi que la lutte contre la corruption dans le but de moraliser la finance. Les acteurs sont contrôlés par des autorités de tutelle qui ont pour rôle de veiller sur leurs pratiques. Le but est d’assurer une sécurité financière, de la transparence et assurer la protection de la clientèle. Toutefois certains doutent de l’efficacité de ces mesures pour lutter contre les crises.

Alan Greenspan, l’ancien président de la Réserve fédérale américaine estime que les marges de capital sont des ressources dormantes qui pourraient être utilisées pour produire des biens et services[5]. Ce point de vue a déclenché un débat autour de ces marges prudentielles, ces capitaux exigés en fonction des risques et des engagements que l’entreprise doit couvrir : doivent-elles être considérées comme des ressources dormantes ou peuvent-elles rendre le système plus sûr sans avoir d’impact négatif sur la disponibilité de crédit ? Ben Bernanke, ancien président de la Fed également, disait : « La leçon que je tire de cette expérience n’est pas que la réglementation et le contrôle financiers sont inefficaces pour contrôler les risques émergents, mais que leur exécution doit être meilleure et plus intelligente » En effet, pour cela, au-delà de la seule maîtrise du risque, il faut ajouter une dimension durable et anticiper les impacts qui en découlent à long terme notamment[6].

Il faut donc trouver le juste équilibre entre une régulation efficace et un niveau suffisant d’investissement. Le sujet concerne les investisseurs, les gouvernements, les régulateurs, les organismes internationaux de normalisation, les bourses, les institutions financières, et toutes les entreprises. Il doit être envisagé de façon globale, mondiale, au risque que la différence d’exigences règlementaires crée une asymétrie entre les acteurs, c’est ce que l’on observe entre les Etats-Unis et l’Europe aujourd’hui. Il faut donc privilégier les réglementations macro-prudentielles et non micro-prudentielles.

 

Le développement par la finance : la naissance d’une finance éthique et durable ?

Aux États-Unis, la Securities and Exchange Commission (SEC) s’intéresse au sujet et a organisé une table ronde sur le court-termisme en juin 2019. L’American Prosperity Project dirigée par l’Institut Aspen a publié en 2016 une étude qui montre que trois quarts des dirigeants de sociétés cotées refuseraient de faire un investissement utile sur le long terme s’il affecterait trop, ne serait-ce qu’un seul trimestre. Les investissements socialement responsables ne s’opposent pas au rendement mais à l’investissement court terme[7]. Pourtant ils sont perçus comme peu rentables en raison du risque et de l’incertitude liés à un horizon d’investissement lointain. Les actions entreprises actuellement le sont souvent dans une optique de diversification ou dans un but marketing ou d’image ; c’est le concept du greenwashing[8].

L’ESMA (European Securities and Markets Authority) a publié en juillet 2019 un questionnaire sur le court-termisme lié aux marchés financiers qui a donné lieu à une cinquantaine de contributions[9]. Les acteurs de la finance estiment que le marché doit comporter plusieurs horizons d’investissement et pas uniquement des placements long terme. Il faut alors tendre vers un modèle de finance durable qui intègre plusieurs horizons de placement. Cela est réalisable dans le sens où les Investissements Socialement Responsables ont la particularité d’être des actifs qui tiennent compte de critères extra-financiers ; et il faut alors développer une finance non prédatrice qui soutient l’économie réelle et les projets durables, cela peut intégrer plusieurs durées, il faut s’intéresser plutôt à l’impact de l’investissement.

La finance doit être au service de la société[10] et pour cela, l’entreprise joue un rôle fondamental.

Bagehot et Schumpeter ont beaucoup travaillé sur le rapport entre finance et développement économique. Goldsmith vient ensuite prouver la corrélation positive entre la taille du secteur financier et la croissance économique à long terme en étudiant notamment les données de 35 pays sur une période de 100 ans. Friedman et Robinson ajoutent que l’entreprise y occupe une place centrale[11] : « Lorsque l’entreprise mène, la finance suit ». C’est donc l’entreprise qu’il faut mettre au cœur de la transformation de la société, notamment sur des sujets Environnementaux, Sociaux et de Gouvernance (ESG). Cependant ce n’est pas aux entreprises de porter seules cette responsabilité, il faut un équilibre entre l’intervention du secteur public et privé.

Il existe deux grands modèles de gouvernance d’entreprise ; le modèle actionnarial (shareholder), plutôt court-termiste et le modèle partenarial (stakeholder) plutôt “long-termiste”. On évolue toutefois vers une convergence entre ces modèles en intégrant des externalité environnementales et sociales, de transparence, de communication d’informations financières et extra-financières ; cela aboutissant à un modèle de gouvernance durable[12].

Les offres en matière d’Investissement Socialement Responsable (ISR) se développent, notamment en private equity, mais certains résultats restent décevants comme pour les European Long Term Investment Funds (ELTIF).

Toutefois, les acteurs de l’investissement tels les fonds de pension, les fonds souverains, les fonds mutuels sont de plus en plus nombreux à orienter leurs efforts vers une finalité sociale et durable[13], dans le but de maximiser l’utilité sociale du capital privé.

 

Conclusion :

Klaus Schwab, fondateur du World Economic Forum, soutient que la quatrième révolution industrielle doit être axée sur l’humain et la durabilité. C’est un mouvement croissant qui s’opère et l’on peut observer, dans l’essoufflement du modèle néo-capitaliste, l’émergence d’une certaine conscience sociale. Il faut toutefois poursuivre le développement économique, seul vecteur de progrès sociaux mais pour ce faire, il faut tendre vers une économie sociale de marché. En ce sens, la finance doit se porter vers des investissements générateurs d’impacts. En français nous utilisons le terme de durabilité, alors qu’en anglais on parle de sustainability. Pour bâtir un avenir pérenne, il est plus vraisemblable de s’appuyer sur une finance soutenable que durable car plus réaliste dans ses objectifs.

Le problème qui persiste repose sur les metrics et la pertinence des indicateurs de développement pour mesurer l’impact des investissements. Certains chercheurs notamment au sein des universités de Yale et Columbia ont proposé des indices de performance environnementale. Il faut toutefois définir des objectifs clairs associés à des outils de mesures pertinents pour orienter les investissements avec plus de précision et ainsi permettre une action efficiente de la finance sur le développement.

 

Article rédigé par Ludovic 

Manager chez Finaxium et Doctorant chercheur au centre de

recherches en économie et droit (CRED) de l’université Paris 2 Panthéon-Assas

Ludovic Mounoussamy Manager conseil en finance et conformité chez Finaxium

 

 

[1] Communication de la Commission au Parlement Européen, au Conseil Européen, au Conseil, à la Banque Centrale Européenne, au Comité Économique et Social Européen et au Comité des Régions, Plan d’action: financer la croissance durable, 08/03/2018

[2] Boissinot Jean, Geoffron Patrice, « Introduction », Revue d’économie financière, 2015/1 (N° 117), p. 17-27

[3] Pekmezovic Alma, “Chapter 7 : Re‐Orienting the Global Financial System Towards Sustainability”, Sustainable Development Goals: Harnessing Business to Achieve the SDGs through Finance, Technology, and Law Reform, 2019

[4] Pilot Jayne, “Chapter 3 : Sustainability in the Banking Community” Driving Sustainability to Business Success: The DS Factor— Management System Integration and Automation, 2014

[5] Panizza Ugo, « La finance et le développement économique », International Development Policy – Revue internationale de politique de développement, 2012

[6] Jeffers Esther, « Pourquoi faut-il une finance durable et soutenable ? », Revue d’économie financière, 2015/1 (N° 117), p. 225-236

[7] Chambon Jean-Louis, « La finance durable Une nouvelle finance pour le xxie siècle », Revue des Sciences de Gestion, 2012, p. 126-127

[8] Breduillieard Pauline, « Publicité verte et greenwashing », Gestion 2000, 2013/6 (Volume 30), p. 115-131

[9] Conac Pierre-Henri, « L’ESMA cherche à identifier pour la Commission européenne les causes du court-termisme sur les marchés financiers » Revue sociétés 2019. 643

[10] Boissinot Jean, « Mettre la finance au service de la société ? », Revue d’économie financière, 2015/1 (N° 117), p. 237-244

[11]   Milton Friedman, “The Social Responsibility of Business is to Increase its Profits”, 1970

[12] Crifo Patricia, Rebérioux Antoine, « Gouvernance et responsabilité sociétale des entreprises : nouvelle frontière de la finance durable ? », Revue d’économie financière, 2015/1 (N° 117), p. 205-223

[13] Marceau Guillaume, « Présentation du dossier La finance durable », Revue gestion 2000, 2013, 30(6), P. 15–16

 

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